Décès de Lucien ANGELI

Lettre à Lulu


Putain Lulu ! C’est moi qui t’écris… Le SMUC.


Tu aurais pu prévenir ! Nous faire ça à l’Anglaise, à bientôt 86 berges… Discret à la façon du Modeste de Brassens. Foutre le camp en deux-trois jours, sans rien dire à personne. Partir tout seul, ou presque ; même s’il  avait Simone, Cecile, Lea et Alain. En tout cas sans Bernard, sans moi, sans nous. Tu as une excuse, je sais, tu n’as pas internet. Tes réseaux sociaux à toi c’est le cœur, l’amitié. Mais même si tu ne nous likais pas tu nous aimais, et si on ne te followait pas on te suivait ; comme quand en 2010 tu as demandé à quelques-uns d’entre nous de t’aider à créer le Cercle Gris et Noir. Aujourd’hui c’est une bonne centaine de vieux cons qui pleurent parce qu’ils ne te reverront plus au comptoir du club house, jamais en retard pour payer la tienne, et trinquer avec un pastis ou, les grands soirs, un baby… Je n’entendrai plus le 0613145926  m’appeler pour boire un canon du côté des Chartreux, sur un guéridon improbable, recouvert de documents, manuscrits, photos, comme une ardoise de passé généreusement servie à l’apéro.


On aurait pu venir une dernière fois, même en petit comité, pour un Pilou Pilou, et te demander de chanter « La Blanchisseuse » avec des roucoulements de caf’conc ! Au lieu de ça tu tires ta révérence sur un coup de tête,  alors que la veille encore tu promettais de te soigner. C’est bien toi ! Tu n’as pas voulu déranger, bien sûr, trop occupé par ailleurs à aider ton épouse Simone sur son parcours douloureux. « Un bon mec » c’était ton expression pour parler de celui à qui tu vouais sympathie et respect. Et toi tu es le meilleur des bons mecs…

Mais bon, puisqu’on ne fait jamais d’homélie sans casser des œufs, c’est pas aujourd’hui que je vais me brouiller avec toi… Et pour Oraison funèbre tu peux toujours courir, je préfère encore Brughé, ce petit coin de Turbie en Italie, qui te venait de ton grand père maçon et où tu aimais aller arroser tes racines de temps à autres. Tu vois, j’essaie d’être léger mais la tête n’y est pas. Tu as filé en prenant la corde, comme pour cette première course gagnée sur la piste pelousée de Jean-Bouin, un 750m minimes, à l’arrivée duquel, en ce mois de mai 1944, on te ferait signer un carton. Tu avais 13 ans sans te douter que tu en prenais pour la vie.


Et voilà que tu plantes là les Ottomani, « Jumpy » Hoffner, Drey, Catani et une paire d’autres. Pour rejoindre dare-dare les Delorme, Bergasse, Martin, Blanc-Payan, d’Apo, Portefaix, Nano, ceux qui nous ont faits, et tous ceux qui suivent ce cortège de beau linge…


On ne choisit pas sa famille parait-il. Toi tu l’as pourtant fait. Ta famille de club tu l’as non seulement choisie mais tu l’as aussi choyée. Pendant 73 saisons ! Sans jamais t’essouffler, même si la ligne droite a été compliquée. Bien sûr nous eûmes des orages, l’air est connu ! Tu refuserais parfois d’avoir une vision irénique sur la vie de ton club. Mais en 1993, quand il s’est ni plus ni moins agit de sauver la baraque c’est toi qui est allé chercher Yvon Berland - le dernier aigle peut–être - pour remettre du granit dans les fondations. Et faire renaître « la plus exaltante des légions » comme le disait Raymond. Celle du sourire et de l’esprit, entrainée par les Trois Orfèvres et Dupanloup…


L’impécuniosité chronique du club, tu faisais avec. Et cela n’empêcherait pas le beau périple en bateau à Barcelone, les Noëls communs à Monclar avec femmes et enfants, les déplacements loufoques à Montbrison, Limoges ou Paris. Sans parler du voyage des basketteuses en Chine en aout 1956. Cette épopée cornaquée  par Vincent D’Urso, dont tu ne serais pas, mais que tu racontais  à la façon de Blondin dans le Singe en Hiver. On te voyait remonter le Yan Tsé… Putain !


J’ai encore dans le nez la poussière de ton garage avant qu’il ne brûle, croulant sous tes dossiers, tes archives. C’est l’odeur de l’histoire smuciste qui prenait la mémoire. Ton antre c’était ton deuxième bureau en somme, celui des RG et la DST réunis ; après celui de la Worms où tu as longtemps fait semblant de travailler. Alors que bien souvent tu ne t’occupais que de nous. Il y a prescription !


J’ai fait mes comptes, croisés avec les tiens et vérifiés par un huissier (non je déconne) : 73 ans de présence smuciste c’est à peu de choses près 20000 journées consacrées au club ; A l’AGEM sur la Canebière tout d’abord, d’où tu me raconterais les fuites par les toits, pendant la guerre,  pour éviter les rafles, ou les départs en Espagne pour rejoindre la France libre ; des passages dont s’occupait Bergasse ! Rien que ça valait bien un gymnase ! A Clot-Bey ensuite où tu allais accéder aux plus hautes fonctions, par vocation, devoir ou nécessité. La section basket, ton bébé, ton chef d’oeuvre de compagnon, le secrétariat général, la trésorerie et même une présidence intérimaire pour pallier le décès soudain de Michel.  Pour finir en beauté par cette idée pointue comme un lavement de créer un machin d’anciens mais pas de vieux, pour rajeunir le blason.

Aujourd’hui le Cercle est orphelin, Lulu. Et moi aussi.

 

 

                                                                                       Ton coco, le SMUC …


JLK

 
 
 
création de site internet avec : www.quomodo.com